« Les cinq dernières minutes » .

Date:

Agadir 24

Ceux de ma génération se souviendront certainement, d’une série policière française en noir et blanc qui s’intitulait « les cinq dernière minutes », diffusée sur la chaîne nationale dans les années 80.

Hormis cette manière très française de manger en ponctuant ses propos de pff !! Et de ben !! Du cliquetis des fourchettes et des couteaux qui venaient choir sur des assiètes presques vides, et de la symphonie buccale aux notes sourdes qui accompagnent telle une mélodie écoeurante l’acte de la déglution , je ne pouvais pas dire que j’avais compris grand chose à ce feuilleton.

« Les cinq dernières minutes », ce titre soigneusement choisi, illustre éloquemment le rapport que nos concitoyens entretiennent avec le temps; l’attitude des marocains vis à vis du temps reste en grande partie complexe et diffuse .

A en juger par le nombre de personnes qui coulent leurs heures attablés dans des cafés sans aucune occupation autre que mater les passants en sirotant un café refroidi, il paraît que nos compatriotes ne font pas grand cas de la fuite du temps.

Le temps, pourquoi s’en soucier ? Dirait-on, Nous en avons tellement à en offrir à ces pauvres occidentaux qui n’ont jamais goûté aux délices de l’oisiveté et à l’exquise volupté de la vacuité.Décidément, ces misérables, n’ont jamais connu le luxe de ne savoir quoi faire de leurs journées.

Toutefois, ce n’est qu’à l’approche du sacré mois de Ramadan que l’on s’apperçoit que le temps n’est ni immuable, ni éternel, et que la vie est si évanescente, si frêle qu’elle file subrepticement entre les doigts. Il n’est pas rare, alors, d’entendre cette phrase  » laamer li kimchi lah irzaq ghir saha ou salama », propos qui traduit toute la désillusion de la finitude, alors qu’on s’est promis une longévité digne des dieux de l’Olympe.

Les gens de mon pays, ne se contentent pas, comme le commun des mortels, de subir le passage du temps, ils cherchent à agir sur le temps, quitte à le modifier, à le modeler, à lui tordre le cou. Je m’explique: connaissez-vous d’autres pays du monde où l’on est parvenu à séculariser le temps? Un pays dont la vie des habitants est rythmée, à la fois, par un temps cultuel, lié à l’appel à la prière, et un autre administratif dicté par d’incompréhensibles enjeux politico-économiques ? Nul doute, nous avons réalisé l’exploit inédit de créer un temps à notre image, un temps aussi ambivalent que ses créateurs.

S’il est vrai que nos concitoyens n’accordent aucune valeur à la fuite du temps, il n’en reste pas moins qu’ils lui imputent la totalité de leurs maux et malheurs. Qu’il s’agisse du changement des conditions de vie , de la délinquance juvénile, de la pluie et du beau temps, de la déliquescence des valeurs morales, ou de simples problèmes de santé, c’est toujours le temps qu’on met sur le banc des accusés, avant de l’exécuter sommairement et publiquement sur le banc d’un jardin, derrière une table de café, ou discrètement dans les bras de morphée.

Mais ce devant quoi je reste perplexe, c’est cette façon, propre à mes concitoyens, de se venger du temps, de le faire attendre. Laquelle consiste à prendre le bus deux minutes avant son départ, alors qu’on recommande aux passagers d’être sur place une demi heure plus tôt, payer ses factures quelques minutes avant l’écoulement d’un délai d’un mois, ou attendre le dernier jour des vacances pour revenir chez soi, causant ainsi embouteillages et bouchons.

Ces prouesses réalisées in extremis, procurent à leurs auteurs une joie extatique et une jouissance quasi orgasmique, du moment qu’ils ont triomphé du temps, cet « ennemi » qui, à chaque bouchée, nous arrache inexorablement un petit lambeau de vie.
Rachid Bouchaala

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